De la peur

22/04/2019

À plusieurs épisodes de ma vie, de manière incontrôlable, une irrépressible envie de faire pipi m'a pris. Sans pour autant que j'ai bu une quantité faramineuse de liquide, j'ai besoin d'évacuer des tonnes d'urine. Je me souviens de deux épisodes en particulier. Un récent et un plus vieux.

Le plus vieux concerne mon père. Je viens d'une famille camerounaise. Lever la main sur les plus petits est monnaie courante et une manière d'éduquer les enfants. Néanmoins, mon père a très rarement eu recours à cette méthodes sauf quand il était excédé. Je ne me souviens plus de ce que j'avais fait pour le mettre dans un tel état - même pas sûr que j'étais en tort - mais il n'empêche qu'en sentant monter la moutarde, il m'a attrapé par le col et m'a foutu deux claques dont je me souviens encore. Et là, ce qui m'a fait le plus mal a été d'être incapable de retenir ma vessie. L'humiliation publique m'a beaucoup plus affecté que la douleur physique. Parce que bien évidemment, il n'y avait pas que lui et moi dans la pièce.

Le deuxième événement est beaucoup plus récent. Il s'agit de l'altercation diffuse que j'ai avec mon cousin depuis plusieurs mois. Je lui ai fourni mon aide depuis des années sans pour autant qu'il me la rende comme il se doit. Pire, je sais aujourd'hui qu'on ne partage pas les mêmes valeurs. Il occupe un appartement en mon nom actuellement. Au plus bas de ma dépression, en décidant de me débarrasser de tout ce qui enfreint mon chemin au bonheur, je décide de résilier le bail et de là, tout partit de Charybde en Scylla entre lui et moi. Le jour fatidique de la fin du contrat de location, je décide de me préparer afin de l'affronter et de le sortir de cet appartement coûte que coûte. Mais j'ai eu beau méditer, me rassurer, faire les cent pas, je n'arrêtais pas de gigoter du fait de ma vessie apparemment trop pleine. J'avais peur de le croiser avant de mettre en place le plan que je m'étais fixé car justement je ne l'avais pas prévu et cela aurait pu dégénérer.

La peur est un sentiment normal et parfois sain. Dans le 2e exemple, c'est typiquement le cas. J'étais en alerte et le signe de cela était mon envie de pisser. Je m'attendais à voir mon cousin à n'importe quel moment et je me maintenais prêt à engager une conversation houleuse avec lui, voire à en venir au main.

Cela dit, j'ai eu le temps de me préparer mentalement à une éventuelle rencontre fortuite qui, finalement, n'a pas eu lieu. En effet, lorsque je me suis rendu compte que je n'avais pas pris en compte le fait que mon cousin pouvait ne pas se trouver chez lui, je me suis assis pour écrire dans mon journal, j'ai médité et j'ai marché afin d'évacuer la tension qui m'habitait. Une fois le calme retrouvé - l'envie de me soulager partie - je suis allé suivre le plan que je m'étais fixé depuis quelques jours.

Pourtant, la peur et l'angoisse peuvent paralyser. Dans ce cas, on se sent faible, incapable de mettre un pied devant l'autre, tout petit. Il parait qu'après la peur de la mort, la peur de l'humiliation publique est la plus grande que quelqu'un puisse connaitre. En d'autres termes, on a peur d'avoir honte, ce qui dénote du poids de la société sur notre mode de pensée. Le contrat social que nos parents signent pour nous, nous maintient dépendant des autres même dans notre identité profonde. La société aujourd'hui ne marche qu'à la peur et ainsi, on ne s'autorise pas à être nous mêmes. Pire, on en arrive à oublier qui on est par peur de devoir affronter une personnalité en décalage avec ce qui est attendu de nous.

La peur pousse à de puissantes actions lorsqu'elle est maitrisée. Pour cela, il faut pouvoir l'affronter et la surmonter. Elle ne disparait pas, elle nous aide à grandir. Nous vivons avec l'autre pour le comprendre et se comprendre soi. Pour cela, il est nécessaire de se forcer à aller chercher la connaissance où elle se trouve, c'est à dire en chacun de nous. L'introspection permet de réaliser qui on est et qu'on peut être exactement qui on veut être sans appréhension du jugement. Les relations aux autres nous donnent des exemples de comment est vécue et acceptée la différence en plus de nous confronter à la réalité de notre impact dans le monde. Nous sommes tous dotés d'un génie mais la peur de le laisser au grand jour nous fait le cacher au grand public. La méditation permet d'y accéder, la relation à autrui permet de le faire sortir. La peur nous empêche de regarder en nous et nous fait nous projeter sur et vers l'autre en s'oubliant. Maitriser sa peur et la surmonter revient ainsi à apprendre à se connaitre. Par ailleurs, c'est une une grande estime de soi qui donne le courage d'être qui on veut être à la face du grand public. Cela demande toutes les qualités évoquées dans les articles précédents : courage et humilité, patience et persévérance.